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Luc Baranger


Luc Baranger est un écrivain dont la fascination, voir la passion dévorante pour la musique et la culture Blues transpire littéralement à travers ses oeuvres. 

Originaire de France, Baranger a vécu et travaillé en Angleterre, dans l'océan Indien, dans le Pacifique sud, aux États-Unis et enfin au Québec où il s'est définitivement ancré. Il a été cireur de parquets, carrossier, loueur de bicyclettes, road manager, éducateur spécialisé, installateur de dispositif d'enseignement à distance, responsable pédagogique, animateur d'ateliers d'écriture, enseignant, directeur d'école, propriétaire et exploitant d'un submersible, conseiller ministériel... en Angleterre, en Suisse, aux États-Unis, dans l'océan Indien, dans le Pacifique sud et au Québec. Publié à dix reprises depuis 1996, il a par ailleurs écrit des textes pour le bluesman (et ami) Paul Personne et traduit une vingtaine de romans et récits américains notamment ceux du célèbre écrivain Christopher Moore, et ce, pour le compte de maisons d'éditions françaises (Gallimard, Flammarion, Lattès, Calmann-Lévy...).
Dans ses oeuvres, celui-ci ne se contente pas de faire apparaître des noms de bluesmans et d'artistes simplement à titre de figurants mais bel et bien à titre de personnages actifs, quand ce n'est pas carrément comme acteurs principaux. Il faut dire que notre homme possède une très grande connaissance du milieu et plus particulièrement de la vie des artistes qu'il choisit de faire figurer dans ses romans noirs. Un style d'écriture franc et direct qui ne s'embarasse pas de détails descriptifs inutiles mais qui nous plonge directement au coeur de l'action, voilà qui caractérise les écrits d'un Luc Baranger.
Personnage fascinant à la fois par son vécu et sa grande expérience Luc Baranger peut à juste titre être considéré comme un grand "bluesman" contemporain de la littérature.

Mentionnons aussi qu'il a remporté le prestigieux prix Alibis 2005 pour son livre "À l'Est d'Eddy" dont vous pourrez lire ci-dessous un extrait exclusif .



Extrait du recueil À l'Est d'Eddy, Editions La Veuve Noire, Longueuil 
( On y retrouve notamment Gary Rossington, le lead guitar de Lynyrd Skynyrd )

Mine de rien
 
Il y a une semaine, dans la blancheur cadavérique d’une chambre d’hôpital réservée aux VIP’s, mon patron est mort des suites d’un suicide carabiné. Le drame aurait pu se produire il y a dix ans. Ou dans cinq. Lowel jouait à la marelle sur la ligne blanche depuis si longtemps. Son entourage avait fini par se faire une raison, mais également par penser que la mort ne viendrait plus faucher celui qui tenait une bonne partie du rock sudiste au bout du manche de sa guitare, comme un Hemingway du dimanche fatigue un tarpon des plus coriaces. Et puis nous aurions tous misé sur une overdose, mais un suicide, sûrement pas.
Me voici donc chômeur et « orphelin de frère ». Un chômeur aisé qui ne fréquentera pas de sitôt le hall encombré de fracturés sociaux du bureau de placements. Lowel traitait le larbin que j’étais comme un chien de luxe. Il m’appelait tantôt son saint Bernard, tantôt son mâtin, au hasard des circonstances. Une fois, je l’avais surpris à parler de moi au téléphone. Il disait que j’étais son Melita, le meilleur filtre qu’il n’ait jamais eu entre lui-même et le monde des vivants. Oui, il avait bien dit « le monde des vivants ». Je n’avais osé lui demander pourquoi il avait employé cette expression ; sans doute se considérait-il déjà en sursis.
Alors que rien ne m’y avait préparé, je m’étais plutôt bien tiré de ce rôle de passe-plat entre Lowel et les pique-assiette, les meutes d’agents artistiques, de profiteurs, de journalistes, de baratineurs, de flatteurs, de filles faciles, d’hommes d’affaires véreux qui l’assiégeaient afin de lui proposer le contrat du siècle, la dope la plus pure du moment ou une partie de « jambes à l’air » à marquer d’une pierre blanche, comme il disait en plaisantant, ce qui ne lui arrivait plus guère ces derniers temps. A ses côtés, j’avais été témoin de toutes les excentricités et outrances dont sont capables des êtres humains dévoyés. J’avais tout vu et presque tout compris de la vanité d’un monde pourri jusqu’à la moelle du trognon. Guitariste et chanteur raté, ce boulot de secrétaire particulier m’avait cependant permis de garder un pied dans la musique et l’autre chez ceux qui la font vivre. Et puis Lowel était la cible de tant d’averses de paillettes de gloire que les fragments qui se détachaient de son auréole sustentaient mon ego devenu ascétique.
Au cours de mes deux premières années à son service, je ne m’étais guère impliqué : pas plus qu’il ne fallait pour justifier l’honnêteté d’un salaire de cadre supérieur et l’apparence d’un total dévouement. Car mes fonctions m’obligeaient à être l’ombre d’un type étrange au comportement atypique. Nous nous étions jaugés, épiés, presque espionnés pendant des mois. Puis le temps s’était employé à gommer la honte de telles attitudes. Lowel se méfiait fort logiquement d’un gommeux zélé au courant de ses affaires, et de l’autre, le jeune gars plein d’allant prenait les précautions d’usage avec une star qu’il admirait. Un jour de ma première semaine de travail à son service, j’arrivai chez lui comme il en sortait en coup de vent. Une pluie de billets et de pièces était tombée comme il enfilait sa veste. « Ramasse ça et pose-le sur la cheminée, je file, je suis déjà à la bourre. » La porte avait claqué derrière lui. Dès son retour, il s’était rué vers la cheminée et je l’avais vu compter l’argent qui s’était échappé de sa poche. « C’est bien, y a le compte au cent près », avait-il dit en clignant de l’œil. Je venais de passer avec succès le test basique de l’honnêteté. Il devait y en avoir d’autres. De beaucoup plus tordus.
Il avait fallu du temps et quelques étapes marquantes pour que l’estime, puis l’amitié et enfin une fraternité qui ne dirait jamais son nom s’immiscent entre nous. Le divorce de Lowel d’avec Lou Ann nous avait rapprochés, lui et moi. Mais ce n’était pas pour une question de solitude car rester seul, vivre en reclus, étaient ce qu’il ambitionnait le plus. Surtout au retour d’épuisantes tournées où le bain de foule était permanent. C’est à cette même époque qu’il avait commencé à prendre de l’embonpoint, à superposer les super Big Mac, à se goinfrer de sandwichs au beurre de cacahuète le cul affalé devant la télé, jusqu’à flirter avec le quintal de suif et ne plus pouvoir porter que ces salopettes de pompiste qu’on devait lui connaître jusqu’à son dernier souffle. Après son divorce, Lowel était devenu bigame, convolant en justes noces, et à parts égales, avec la bouteille et la seringue. Il lui arrivait en déconnant de paraphraser Rob Jones : “Tu sais, John, je suis le seul mec de tout le Vieux Sud capable de trouver une aiguille dans une botte de foin.”
Un soir, entre chien et loup, à un carrefour près de Clarksdale dans le Mississippi, alors que je conduisais le break Volvo un peu vite, j’en conviens, sur une route encore humide, j’avais bien stupidement évité la camionnette d’un bouseux local qui avait oublié un stop sur notre droite. J’avais freiné inutilement tout en obliquant vers la gauche. Le capteur de rêves lakota suspendu au rétro avait valsé dans tous les sens. Notre break, et peut-être bien la mort, étaient passés au ras du pare-chocs du pick-up qui avait fini par piler au milieu de la chaussée. Nous nous en étions sortis, par le hayon arrière, sans une égratignure. Lowel, le visage crispé, m’avait étreint dans ses bras puissants comme si nous étions les uniques rescapés d’un crash de 747 plein à ras bord.
Lowel était un tantinet cleptomane. Par jeu plus que par vice. Oh ! Rien de bien méchant ! Chaque fois qu’il se trouvait en société, il ne sortait jamais son briquet. Il se tournait vers son voisin le plus proche. « T’aurais pas du feu, mec ? » Et l’autre était si fier de livrer sa flamme à la rock star que, lorsque Lowel empochait machinalement le briquet, il se gardait bien de lui demander de le lui restituer. Lowel me cherchait alors du regard et me lançait un clin d’œil, que je ne pouvais lui renvoyer en raison de mon infirmité, sur un air de dire : « T’as vu, Johnnie ? J’en ai encore baisé un. »
Je crois qu’il m’appréciait car je me gardais de le juger et de le bassiner avec ces sempiternelles notions sur le Bien et le Mal qui constituent l’obsolescence de nos références morales, à nous gens du Sud.
En témoin impuissant, je l’avais vu se consumer doucement. Jusqu’à ce qu’il devienne un feu mal éteint sur lequel on aurait refuser de pisser de peur de passer pour un prétentieux. Lowel avait des dons pour se recroqueviller sur lui-même, tel un sinistré d’hivers personnels qui lui tombaient sur les épaules en plein juillet. Et il savait en sortir à l’approche d’un enregistrement ou d’une nouvelle tournée. Il s’extirpait de son engourdissement comme un plongeur quitte son scaphandre, plaisantait à nouveau, s’émerveillait d’un coucher de soleil, d’un envol de goglus ou du sourire de sa fille que Lou Ann lui confiait à doses homéopathiques. Il nous arrivait aussi de partir quelques jours, dans cette région du nord-ouest de l’Oklahoma qu’on appelle aussi le Panhandle, comme au Texas, à cause de sa forme en queue de poêle à frire. C’est là, à Guymon, qu’habitait Janet, sa sœur mariée à un électromécanicien Géotrouvetou de génie dont la maison servait de laboratoire d’expériences à tous les automatismes dont vous pouviez rêver. D’une simple pression du pouce, son dérouleur de papier toilette à télécommande infrarouge vous métamorphosait en Luke Skywalker de la Guerre des Etoiles. Là-bas, Lowel savait se lever tôt pour aller chasser la grouse en promenant le couple de pointers allemands. Ou plutôt était-ce les chiens qui nous promenaient, car canarder des volatiles sans défense ne nous procurait qu’une bien maigre satisfaction. Au cours de ces jours de détente Lowel semblait juste un peu moins neurasthénique que d’habitude. Il aimait répéter que la vie ne lui avait rien épargné : des parents fortunés et aimants, des cadets qui ne juraient que par lui, une enfance et une adolescence dorées de gosse cédé à tout, des études supérieures bâclées et vite abandonnées pour un succès artistique presque immédiat. Il n’était pas seulement né avec une cuiller d’argent dans la bouche, mais avec le service complet, la pince à sucre et la pelle à tarte. Il ne faut pas non plus oublier son extraordinaire don pour la slide guitar, qui faisait à la fois se pâmer d’admiration et enrager le besogneux que j’avais été à une époque.
Tu peux pas savoir la veine que tu as d’être né dans une famille de gagne-petit. »
Ça, non, je ne pouvais pas savoir. Quand je fermais les yeux et revoyais la vallée perdue des Appalaches où j’avais poussé, là où la poussière de charbon s’immisçait dans tous les pores de la peau et s’invitait jusque dans les veines des meubles miteux de notre mobile home rafistolé, en effet, je ne voyais vraiment pas à quelle chance Lowel pouvait bien faire allusion. Mon père, les poumons encalminés comme un vieux pot d’échappement, avait dû raccrocher son casque, sa lampe et sa gamelle en fer blanc à tout juste quarante ans. Ensuite, son quotidien avait consisté à traîner sa carcasse squelettique qui nageait dans la salopette, du lit au fauteuil à bascule que ma mère tirait derrière le carreau l’hiver et sortait sur la véranda dès les premiers soleils. Racorni, usé jusqu’à la trame, il demeurait là à glavioter dans son mouchoir et jeter un regard de poulpe incrédule sur ses sécrétions noirâtres, suivi d’un second sur les silhouettes des chevalets métalliques, avant de soigneusement replier le carré de tissu. Sa seule véritable activité consistait à lire le Cumberland Tribune et saluer de la main ses anciens camarades en route pour la mine ou de retour du fond. Eux lui répondaient d’un geste bref, souvent accompagné d’un léger coup de Klaxon, avant de vite détourner le regard ; la vision incarnée et décharnée de ce qui les attendait devant leur être insupportable.
A l’âge de dix ans, j’avais perdu l’usage d’un œil. Le jour de Thanksgiving, mes parents, ma sœur et moi étions allés jeter un sort à la dinde chez nos voisins dont le fils, Jimmy, possédait un jeu de fléchettes. Avec un bout de tuyau trouvé dans le garage, Jimmy et moi jouions à la sarbacane. Comme quoi, les reportages sur les Jivaros que l’on nous passe à la télé n’ont pas que du bon. Pourquoi avait-il fallu que je colle mon œil à l’extrémité du tube au moment même où Jimmy soufflait dedans de toutes ses forces ? On n’en saura jamais rien. Je me revois, et pas qu’à moitié ! entrer dans le living des Delaney avec la flèche plantée en plein dans le mille de ma rétine comme la pointe d’un bilboquet enfoncé dans la boule jusqu’à la garde. Sans doute que dans un grand hôpital de Lexington on eût sauvé partiellement mon œil blessé, mais au dispensaire minier le médecin de service rappelé en urgence me soigna à la va-comme-j’te-pousse, de sorte que je perdis totalement l’usage de l’œil gauche. Depuis, une traînée blanchâtre lézarde ma pupille, ce qui me donne un regard fixe des plus inquiétants.
J’ai longtemps maudit cet œil devenu inutile. Enfin, jusqu’à ce que je comprenne que grâce à lui j’éviterais une descente programmée dans la mine où mes deux grands-pères, Tom O’Folliard et Sean Morrisson, les deux plus fameux distillateurs de moonshine que la vallée ait connus, étaient morts côte à côte d’un coup de grisou en 1934, et où mon père s’était encrassé la santé. Plus tard, ce handicap m’évita de partir au Vietnam, d’y crever la panse béante en demandant la présence de ma mère ou d’en revenir estropié ou encore à moitié cinglé comme Jimmy Delaney qui erre à jamais dans la cour de l’asile de Louisville un casque lourd sur la tête.
A dix-huit ans, j’étais le meilleur guitar picker de tout le comté. Je connaissais les répertoires de Doc Watson et de Earl Scruggs sur le bout des doigts. Sur les estrades des bars, de Horse Cave à Greenburg, j’avais chaque fin de semaine rendez-vous avec mon petit succès. Les filles en arrivaient à faire semblant de ne plus remarquer mon œil crevé.
Notre autarcie communautaire se limitait aux cimes dentelées des sapins et des mélèzes noircis qui veillaient sur notre misère ouvrière. Nous étions assez naïfs (et le pasteur O’Connor ne se privait pas d’enfoncer le clou !) pour croire que de l’autre côté du col, c’était tout comme chez nous. En plus grand sans doute. Avec peut-être un peu plus de néons et moins de poussière de charbon.

Mon père n’avait pas bronché quand j’avais émis le souhait de partir tenter ma chance à Nashville. Ma mère et ma sœur m’avaient accompagné en reniflant jusqu’à l’arrêt du Greyhound. La neige menaçait. Trop faible, Papa était resté derrière son carreau. Quand je m’étais courbé vers lui pour lui donner une dernière accolade, j’avais senti sa main glisser quelques billets supplémentaires dans ma poche de blouson. Ma joue lisse avait rencontré la froideur d’une larme qui zigzaguait sur son visage devenu osseux et hérissé de poils blanchâtres. Je savais que je ne le reverrai sans doute jamais. Ce qui se vérifia.
A Nashville, aucun talent scout, aucun agent de maison de disques ne voulut de mes compositions et je découvris que d’honnêtes guitaristes de ma trempe, on en rencontrait accoudés au zinc de chaque comptoir de Music Row, tous intarissables sur un avenir de star qui n’attendait plus qu’eux. Je criai victoire quand je décrochai ce job de musicien de bastringue où je jouais cinq heures d’affilée les airs du hit parade country ou des valses langoureuses pendant que des filles plus très belles, plus très fraîches, s’effeuillaient sans conviction sous le regard vide de types esseulés, sans le sou et désœuvrés. J’habitais une chambre minable meublée de bric et de broc dans une ruelle située derrière le Ryman Auditorium, ce temple de briques rouges qui avait été la Mecque du hillbilly avant de devenir le Dysneyland de la country music. Juste avant mon arrivée à Nashville, des faiseurs de fric l’avaient délocalisé à une dizaine de kilomètres du centre-ville, sans oublier d’y adjoindre un parking de la taille d’un aérodrome et un parc d’attractions.
En moins d’un mois, ma naïveté et mes ambitions artistiques avaient fondu comme neige au soleil. Mes deux sous de jugeote s’étaient offert une bonne rasade de lucidité. Mais, bon ! J’habitais Nashville et à défaut de devenir une star qui finirait momifiée au Country Hall of Fame, je croisais de temps à autre la poitrine de Dolly Parton et serrais la main de Johnny Cash qui se fendait toujours d’un sympathique mot d’encouragement. Mes goûts musicaux évoluaient. Très vite je me tournai vers les relaps de l’orthodoxie à bottes pointues, vers ces petits groupes de teigneux débarqués de Géorgie ou d’Alabama, qui éventraient la tradition à grands coups de guitares électriques.
Il arrivait que je décroche un petit contrat d’enregistrement. Je jouais un solo rageur en flat picking sans savoir sur quel disque il serait finalement collé. Je l’entendais parfois à la radio quelques semaines plus tard au milieu de la chanson d’une vedette de troisième catégorie. Je me disais hè ! mais c’est toi, ça ! Un jour, dans un studio de Music Boulevard, alors que j’attendais mon tour pour enregistrer, arriva Gary Rossington en personne tout auréolé de son statu de guitar hero de Lynyrd Skynyrd. Il avait visiblement abusé d’un tas de choses et bien de la peine à marcher droit. Il cogna violemment contre la table basse l’étui de son instrument, un Freightjetliner en aluminium, qui à lui seul devait valoir le prix de ma guitare. Rossington s’affala sur le sofa qui me faisait face. Ses pantalons étaient mouillés au niveau de l’entrejambe. Je me demandai s’il ne s’était pas pissé dessus. Le héros avait tout d’un truc déterré par un chien. Il répondit à mon sourire. Ce qu’il ignorait c’est que je souriais parce que j’avais face à moi encore une de ces étoiles filantes qui se crashaient de temps à autre sur la neige durcie, comme une merde de météorite dans l’immensité du Nebraska. Il sortit une flasque, en but une lampée et me tendit l’objet en levant le menton en signe d’invite. J’attrapai le flacon, en sifflai un trait et le lui rendis. Puis l’on se mit à parler guitares comme deux femmes causent chiffons sous le séchoir du coiffeur.
- J’peux voir c’que tu caches dans ton machin ? demanda-t-il en réprimant un rot.
J’extirpai ma Tacoma Chief Acoustic. Rossington s’en saisit, l’accorda aussitôt en open tuning, extirpa maladroitement un bottleneck de sa poche de poitrine, l’enfila sur son auriculaire gauche et laissa le cylindre d’acier cajoler les cordes. Le génie finit par lâcher que c’était une honnête guitare mais qu’il en limerait les frets de quelques dixièmes de millimètres si elle lui appartenait. Il me rendit mon fond de commerce et me tendit sa Martin série 0015 de 1959, véritable stradivarius américain. Je jouai note à note un époustouflant solo du dernier album de Jerry Reed, un exercice d’escalade du manche à mains nues qui m’avait demandé plusieurs jours de travail opiniâtre. Rossington n’eut pas l’air un brin étonné de ma virtuosité. Nous rengainâmes nos âmes dans leur écrin respectif. Sans une once d’ironie dans la voix, il me demanda à quoi j’occupais mes journées, comme si après ma petite démonstration je pus être maréchal-ferrant ou garde forestier. Je lui déballai mon quotidien de merdouille, de débrouille et d’embrouilles.
- Y a le mec de Little Feat… comment c’est son nom, déjà ?
- Lowel George ?
- Ouais, c’est ça. On a passé la nuit ensemble. Calice ! Qu’esse qu’on s’est mis moches tous les deux. Mais qu’est-ce que je disais ?
- Tu allais dire quelque chose à propos de Lowel George.
- Ouais, ça y est, ça me revient. Y cherche une espèce de secrétaire particulier, de chauffeur, homme de confiance, enfin tu vois le train. Ça te dirait pas ?
- J’y connais rien.
- Qu’est-ce que ça fout ? Qu’est-ce que tu crois, mec ? Que c’est une job qui s’apprend à l’université ?
- Non… évidemment.
- Et ben alors ? Au moins tu te ferais plus d’argent qu’à cachetonner à la petite semaine ou à jouer derrière des effeuilleuses de petites culottes. A ce propos, t’en baises au moins ?
- Des fois. Mais pas souvent.
- Faut dire qu’avec ta gueule…
   Ses dernières paroles à peines sorties de sa bouche, j’étais déjà debout, bien décidé à lui mettre mon poing sur sa face de teigneux, tout guitar hero adulé des foules qu’il était, quand il tendit un bras vers moi dans une attitude pitoyable.
- Excuse-moi, mec, je crois que je déraille un peu. Je le pensais pas vraiment. Je suis trop chargé. Je sais plus ce que je raconte.
C’est ainsi, qu’en me faisant insulter, je décrochai la timbale qui allait m’azurer un avenir gris pourri.
Hier, les frères et sœurs de Lowel, leur mère, Lou Ann et moi-même avons été invités à Atlanta par l’homme de loi chargé de la succession de feu Lowel Artemus George.
Préséance oblige, il s’occupa d’abord de la famille proche. Chaque membre reçut, fort équitablement, de quoi envisager les siècles suivants avec sérénité. Puis vint enfin mon tour. Le sollicitor s’éclaircit la voix et lut le testament manuscrit :
- Je lègue à mon fidèle John O’Folliard, qui sut être une efficace béquille, ma propriété du lac Sinclair, le hors-bord et les deux moteurs Evinrude de 200 chevaux qui vont avec, mon 4 X 4 GMC sur lequel, malgré son hadicap, il louche depuis un an et les trois secrétaires, copies de style français Louis XVI, du bureau personnel de ma maison d’Atlanta.

Ce matin, avec le GMC, je suis allé chez Lowel prendre possession de mes biens. Je me suis dit que c’était la dernière fois que je poussais l’imposante porte de cette grande bâtisse de style sudiste, copie des antebellums emportés par le vent de la guerre de Sécession. La sœur de mon ancien patron m’attendait, toute vêtue de noir, les yeux comme des fanaux de fourgon de queue, le Kleenex à la main. Nous nous sommes donnés l’accolade en silence à la mode de chez nous. Elle m’a reparlé à voix basse de notre dernière visite chez elle en Oklahoma. « Il était encore bien à ce moment-là, hein ? » J’ai menti en hochant la tête. Avais-je jamais vu Lowel en pleine forme ? Je ne le pense pas. Janet m’a accompagné jusqu’au bureau personnel de Lowel, la seule pièce de la maison qui m’avait toujours été interdite.
Les trois secrétaires offraient cette particularité d’être composés de tiroirs d’un pouce et demi de hauteur. Chaque meuble en comptait une douzaine. J’en ai ouvert un, au hasard. A l’intérieur, allongés sur un lit de velours noir s’étalaient des dizaines de briquets, du plus misérable des Bic français au plus chromé des Zippo de série limitée, en passant par le plus cossu des Dupont en or massif. Il y avait là tous les briquets que Lowel avait empochés si machinalement quand on lui servait du feu avec dévotion Tous portaient une minuscule étiquette sur laquelle étaient méticuleusement mentionnés la date, le lieu et l’heure, accessoirement l’identité, de celui ou celle auquel Lowel l’avait emprunté ad vitam aeternam.

Fin

Quelques autres titres



Bibliographie

1. Livres

    * Visas antérieurs. Roman. Paris : Gallimard (NRF), 1996.
    * Eculé sans haine. Roman. La Réunion : La Barre du Jour, 1998.
    * Backstage. Roman. Paris : Seuil (Baleine), 2001.
    * Dernières Nouvelles du blues. Recueil. Marseille : L'écailler du Sud, 2004.
    * Tupelo Mississippi Flash. Roman. Paris : Gallimard (Série Noire), 2004.
    * À l'Est d'Eddy. Recueil. Longueuil : La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * Crédit revolver. Roman. Marseille : L'écailler du Sud, 2005.
    * La Balade des épavistes. Roman. Lévis : Alire (Romans 094), 2006.
    * Out of Tout. Roman. Marseille : L'écailler du Nord, 2006.


2. Nouvelles

    * « Runaround », in Blue Polar, Paris : Gallimard (Série noire), 1999.
    * « Le Coup de pied de l'âme », in Ligne noire, printemps-été 2002.
          o Repris sous le titre « Le Blues du coup de pied de l'âme » dans Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Lune de miel », in Ligne noire (spécial festival), 2002.
    * « La Couleur en Noire et Blancs, in Ligne noire (spécial concours), 2003.
          o Repris sous le titre « Le Blues de la couleur en Noire et Blancs » dans Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
          o Repris sous le titre « Le Blues de la couleur en Noire et Blanc » dans Alibis 14, 2005.
    * « Memphis », in Ligne noire (spécial festival), 2004.
    * « Le Suisse austral », in Ligne noire 17/18, 2004.
          o Repris sous le titre « Blues helvète » dans Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Honeymoon blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Jailhouse blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Country blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Le Blues du coup de pédale », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Rock blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « T.V. blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Mercury blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Casse-croûte blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Tropical blues », in Dernières Nouvelles du blues, Marseille, L'écailler du Sud, 2004.
    * « Dernière Heure », in Alibis 12, 2004.
          o Repris dans À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « Québec Hôtel », in Alibis 13, 2005.
          o Repris dans À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « À l'Est d'Eddy », in Alibis 15, 2005.
          o Repris dans À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « Va au diable ! », in À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « Du vieux avec du neuf », in À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « Le Vieux aux larmes », in À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « Le Roi est mort : vive le roi ! », in À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « La Retraite aux flambeaux », in À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.
    * « Les Veuves à la force du poignet », in À l'Est d'Eddy, Longueuil, La Veuve noire (Marché noir), 2005.

3. Traductions

    * .Les Voix de Wounded Knee, Akwasasne Notes (USA), récit, 1979.
    * L'Homme en noir, récit autobiographique de Johnny Cash, Le Relais, 1986.
    * Un blues de coyote, roman de Christopher Moore, Gallimard (Série Noire), 1999.
    * Dur à fuir, roman de Patrick Quinn, Gallimard (Série Noire), 1999.
    * La Vestale à paillettes d'Alualu, roman de Christopher Moore, Gallimard (Série Noire), 2000.
    * Le Fils de Fletch, roman de Gregory Mc Donald, Gallimard (Série Noire), 2001.
    * La Longue Route, roman de Albert I. Bezzerides, Gallimard (Série Noire), 2001.
    * Pièges de lumière, roman de William Bayer, Flammarion, 2001.
    * Le Lézard lubrique de Melancholy Cove, roman de Christopher Moore, Gallimard (Série Noire), 2002.
    * L'Agneau, roman de Christopher Moore, Gallimard (Série Noire), 2004.
    * Le Serment tchétchène, roman de Khassan Baiev, JC Lattès, 2004.
    * La Route de tous les dangers, roman de Kris Nelscott, L'Aube, 2005.
    * Pièges de Glace, roman de Glenn Meade, L'Archipel, 2005.
    * Fatwa, roman de Jacky Trevina, JC Lattès, à paraître.
    * À couper au couteau, roman de Kris Nelscott, L'Aube, à paraître.
    * Les Roses du pardon, roman de Steve Earle, L'écailler du Sud, à paraître.
    * Le Secret du chant des Baleines, roman de Christopher Moore, Gallimard, à paraître.
    * Le Plus Sot des anges, roman de Christopher Moore, Calmann-Lévy, à paraître.


Marc Champagne